J’aimerais partager avec vous un extrait du livre de l’ex-billetiste du Matin, SAS. Il y parle notamment de ses désillusions de journaliste et de certaines pratiques journalistiques ahurissantes dans la rédaction de M. Benchicou : des journalistes qui, sous la dictée des officiers du DRS, publiaient de faux communiqués sur des attentats terroristes imaginaires. C’était au nom du «combat sans relâche» contre l’intégrisme. Lisez jusqu'au bout ...
L’intégralité du texte est disponible sur ce lien : http://www.algeria-watch.org/fr/article/div/livres/sas_intro.htm
Source : Sid Ahmed Semiane, Au refuge des balles perdues. Chroniques des deux Algérie, La Découverte, Paris, 2005.
La mort de la presse algérienne
L’« aventure intellectuelle » – c’est ainsi que fut qualifiée la naissance de la presse plurielle – n’en était pas une. La récréation a duré deux ans, le temps qu’un putsch militaire renverse le gouvernement réformateur de Mouloud Hamrouche et démissionne le président Chadli Bendjedid, avant d’annuler le processus électoral, en janvier 1992.
L’Algérie est sûrement le seul pays au monde qui pensait pouvoir passer de la dictature à la démocratie avec les mêmes acteurs, qui ne se sont même pas donné la peine de changer de costumes. Ceux qui avaient fait la dictature militaire se sont subitement mis à parler des « valeurs démocratiques et républicaines ». Et ceux qui avaient fait la gloire de la presse unique, sur le modèle de la Pravda soviétique, tentaient, comme dans un tour de magie, de faire des journaux libres, sans examen de conscience.
Était-il possible de construire une démocratie avec des putschistes ? Était-il pensable de faire une presse réellement libre quand tous les patrons de cette nouvelle presse étaient d’anciens ténors de la presse du parti unique ? La presse libre a eu une vie fugace, comme celle des papillons. Et une mort atroce, comme celle de ses journalistes.
Nous sommes sûrement coupables, comparables, dans notre négligence, à des parents qui auraient trouvé dérisoire de soumettre leurs enfants aux examens nécessaires pour dépister, dès les premières semaines de leur naissance, d’éventuelles pathologies. Et les pathologies étaient là, aussi évidentes qu’un éléphant blanc dans une salle de bains ; aussi graves qu’une malformation congénitale. Certes, aujourd’hui, le recul nous permet de mieux les apercevoir. Mais à l’époque, dans la ferveur qui a tant caractérisé cette naissance, il était difficile d’émettre des réserves sans passer pour un trouble-fête. La voix des plus lucides d’entre nous ne portait peut-être pas suffisamment dans le brouhaha de l’extase démocratique. Il y avait aussi une telle soif de parole que même la plus clairvoyante des prophéties était sous-estimée.
La presse était la terre promise de toutes nos espérances. Elle eut la mort prématurée d’une star soumise à des pressions devenues ingérables, des contraintes insupportables et des exigences démesurées. Aujourd’hui, de cette presse algérienne disparue, il reste des cadavres embaumés ou en putréfaction avancée (pour certains titres) que les buralistes entassent, vaillamment, chaque matin, après avoir déficelé les paquets, sur un tas d’autres paquets de cadavres.
De cette presse, il reste son fantôme, déguisé en journaux multiples qui, malgré leur nombre, se distinguent par un monolithisme prodigieux, sauf pour quelques rares journalistes. Un dernier carré de résistants, des Don Quichotte qui n’ont pas le bonheur de lutter contre des moulins à vent, mais contre des journaux-citadelles dissimulant derrière leurs barricades de terrifiantes machines à fabriquer des certitudes. Quelques journalistes-grains de sable qui enrayent la machine, qui nous permettent encore de ne pas totalement désespérer de ce métier et de ce pays.
La presse algérienne n’existe certainement plus. Il reste des journalistes seulement. Ce qui est différent. Des journalistes font des articles, pas une presse. Parce que la presse, c’est d’abord une idée. Et la mort de la presse évoquée ici est celle d’une certaine idée de la presse, telle que fantasmée par des journalistes professionnels qui, au départ, ne rêvaient que d’une chose : se libérer des tutelles et des sombres officines du parti unique pour, enfin, fabriquer des journaux librement, loin de toute influence.
Nous ne parlons pas de la presse en tant que variétés de quotidiens et de périodiques. Celle-là, elle existe. Elle existera, et fera pendant longtemps encore, malgré les vicissitudes du temps, le bonheur des kiosques, mais pas forcément celui de la démocratie. D’où le malentendu originel. Nous créons l’illusion d’une pluralité de pensée par le nombre de titres existants et non par la pluralité des opinions. Les journaux qui n’étaient pas conformes aux préceptes de la « normalisation » politique ont été purement et simplement liquidés.
Le temps de la décadence et des mensonges
Mais, de cette presse disparue, subsiste toujours le souvenir de cette idée généreuse. Une idée qui a mal tourné en nourrissant au fil des ans un aréopage de « tueurs à gages » qui ont délaissé leur métier d’informer pour se spécialiser dans la propagande. Un aréopage qui a troqué les idées contre les idéologies. L’avenir contre l’instant. Les émotions contre la réflexion. Les valeurs de l’humanité contre les intérêts des puissants qu’on a bien voulu assimiler, dans une tragique confusion, à ceux de la société. Enfin, une presse qui a bradé sa liberté contre l’inféodation et une certaine forme de sécurité.
De cette presse, généreuse, reste une ombre pour hanter nos mémoires et nos obscures désillusions. Et ceci n’est pas son oraison funèbre. C’est seulement un examen de conscience que je livre à tous ceux dont la bonne foi n’est pas tout à fait absorbée par la complaisance. Une parole amère de ce qui aurait pu être une belle aventure de l’esprit.
Et vint le temps de la décadence absolue. J’ai vu des journalistes diffuser de faux communiqués – élaborés par les bons soins de leurs amis officiers des services de renseignements –, attribués le lendemain en gros caractères directement aux islamistes du GIA, alors qu’ils savaient que c’étaient de faux communiqués. « C’est le combat contre les islamistes qu’il faut coûte que coûte mener », répondaient dédaigneusement, pour se justifier, les responsables de ces actes impardonnables.
« Combat ». Le vilain mot est lancé. Combattre l’intégrisme, certes, mais pourquoi épouser les pratiques et les procédés des services de sécurité ?
Ce jour-là, c’était en 1997, j’ai su que beaucoup de communiqués étaient faux et que les journalistes qui travaillaient sur le « sécuritaire » le savaient et qu’ils participaient de leur propre gré à la grande manipulation médiatique. Plus tard, j’apprendrai que certains d’entre eux, les plus zélés, connus dans la corporation comme les loups blancs, ne se contentaient pas seulement de publier des faux, mais qu’ils ont parfois contribué eux-mêmes à leur écriture.
Me Ali Yahia Abdennour, président de la Ligue algérienne de défense des droits de l’homme, exprime ce que la presse « républicaine » n’a pas su exprimer en treize ans : « Ne pas condamner les assassinats des civils par les groupes armés islamistes serait criminel. Mais ne pas dénoncer et condamner les enlèvements suivis de disparitions de civils serait intolérable, et l’intolérable ne peut être toléré… »
J’ai continué, pour ma part, à travailler dans ces journaux pendant quelques années encore, avant de jeter l’éponge définitivement. Pour me donner bonne conscience, je me suis souvent dit : « Je suis loin de ces manigances et de ces méthodes ignobles qui n’honorent pas la presse. Moi, je fais mon travail. Peu importe le reste, tant que j’écris ce que personne ne me dicte, tant que je me trompe sans l’aide de personne, tant que j’ai la possibilité d’avoir raison sans l’influence de tous, je reste. Je suis loin de la mascarade. »
Mais je n’étais pas loin de la mascarade, j’étais en plein dedans ; j’y ai participé, d’une manière ou d’une autre. Écrire dans un journal qui publie de faux communiqués du GIA en connaissance de cause, c’est aussi, quelque part, être parti prenante de la dérive.
Il n’est pas important de connaître les noms de ces scribouillards, du moins je ne serai pas celui qui les dénoncera. Ma démarche ne repose pas sur la délation, parce que ce sont les pratiques honteuses qu’il faut connaître et stopper, pas le nom de ces journalistes, suffisants et grossiers.
Cette presse, qui a eu pourtant des moments de gloire et ses lettres de noblesse, a perdu de son crédit au fil des ans, même si ses ventes ont conservé une certaine stabilité. Beaucoup d’Algériens, en évoquant les journaux (ou les médias en règle générale), ne parlent jamais de la censure qu’ils peuvent éventuellement subir, mais des mensonges qu’ils propagent. Le distinguo est intelligemment entretenu par le bon sens populaire. La censure est une abomination qu’on subit sous une contrainte quelconque. Le mensonge est une préméditation que l’on commet en connaissance de cause. Un acte intentionnel. Réfléchi. Militant. Le mensonge est certainement une des formes les plus abouties de la militance.
Maintenant que j’ai connu les médias de l’intérieur, je peux dire qu’ils étaient, ces treize dernières années, plus souvent proches du mensonge que de la censure. Une partie des journalistes a réellement subi la censure, cette flétrissure, mais une majorité a contribué à fabriquer le mensonge et à l’entretenir durant de longues années, avec zèle et abnégation. Et ça continue. Dans l’imaginaire collectif, les médias sont d’ailleurs perçus – même si c’est parfois injuste – comme un appendice du pouvoir conçu pour donner de l’allure aux tromperies d’État.
À une jeune photographe, un rédacteur en chef demandait en 2003 qu’elle surprenne le président Bouteflika dans ses agitations de mains pour pouvoir exhiber un salut nazi en photo de couverture. Pourquoi tant de mépris ? Bouteflika exprime suffisamment d’idées politiques contestables pour qu’on puisse l’attaquer politiquement sans ces procédés mafieux, sans s’attaquer à sa famille, à ses mœurs ou à ses fantaisies. À cette même jeune photographe, le même rédacteur en chef réclamait qu’elle prenne des photos du candidat à l’élection présidentielle Ali Benflis (favori de la presse manipulée par l’intoxication de la SM) en contre-plongée, pour signifier l’idée de la grandeur et de l’avenir. Ignoble et mesquine propagande…